En 2026, des milliers d’enfants ukrainiens sont scolarisés en France. Pour certains, l’école est devenue un refuge, un espace de normalité dans un quotidien bouleversé. Pour d’autres, la barrière de la langue, le choc culturel et les traumatismes de la guerre font de chaque journée de classe un défi. Comprendre leurs droits, leurs besoins et les ressources disponibles est essentiel — pour les familles, pour les enseignants, et pour quiconque veut les aider.
Le droit à l’école : universel et non négociable
En France, l’instruction est obligatoire pour tous les enfants de 3 à 16 ans résidant sur le territoire, quelle que soit leur nationalité et quelle que soit la situation administrative de leur famille. Ce principe est inscrit dans le Code de l’éducation. Un enfant ukrainien réfugié a exactement les mêmes droits scolaires qu’un enfant français — ni plus, ni moins.
Le cadre légal de la scolarisation des enfants allophones
La circulaire nationale sur la scolarisation des enfants allophones (2012 et ses mises à jour) encadre l’accueil des enfants non francophones dans les écoles françaises. Elle impose aux académies de mettre en place des dispositifs d’évaluation et d’intégration progressive. En pratique, la mise en œuvre varie selon les régions et les ressources disponibles.
La réalité terrain : entre droit et application
Si le droit est clair, la réalité est plus complexe. Des familles ukrainiennes ont signalé des délais d’inscription longs, des orientations vers des classes non adaptées à leur niveau réel, ou encore des difficultés à comprendre le fonctionnement administratif du système français. Des associations spécialisées accompagnent ces familles dans les démarches — c’est souvent indispensable pour naviguer dans les procédures.
L’inscription scolaire : étape par étape
Première étape : la mairie
Pour les enfants en âge de primaire (3 à 11 ans), la première démarche est de s’inscrire à la mairie de la commune de résidence. La mairie attribuera ensuite un établissement scolaire. Pour les collégiens et lycéens, c’est directement l’établissement ou la Direction des Services Départementaux de l’Éducation Nationale (DSDEN) qui est compétente.
Le CASNAV : l’interlocuteur clé
Le CASNAV (Centre Académique pour la Scolarisation des Enfants Allophones Nouvellement Arrivés) est présent dans chaque académie française. Il réalise l’évaluation du niveau scolaire et linguistique de l’enfant — en tenant compte du fait que l’enfant peut avoir un excellent niveau dans d’autres matières que le français — et recommande l’orientation la plus adaptée. Cet entretien d’évaluation est un moment important qui conditionne le parcours scolaire de l’enfant.
Les documents nécessaires
Pour inscrire un enfant à l’école, les familles ukrainiennes doivent généralement fournir : un justificatif de domicile, un justificatif d’identité (passeport ukrainien), le carnet de vaccination et les documents scolaires antérieurs (bulletins ukrainiens, si disponibles). Si certains documents ont été perdus lors de la fuite, les écoles françaises ont généralement des procédures adaptées pour les cas de force majeure.

Les classes UPE2A : apprendre le français sans décrocher
Le principal obstacle scolaire pour les enfants ukrainiens est la langue. L’UPE2A (Unité Pédagogique pour Élèves Allophones Arrivants) est le dispositif français conçu pour y répondre.
Comment fonctionne l’UPE2A
L’UPE2A n’est pas une classe à part entière — c’est un dispositif d’accompagnement. L’élève est inscrit dans une classe ordinaire correspondant à son âge et à son niveau scolaire, et bénéficie en parallèle de cours intensifs de français avec un enseignant spécialisé, généralement entre 9 et 12 heures par semaine. L’objectif est d’intégrer progressivement l’élève dans toutes les matières enseignées en français.
Les limites du dispositif
L’UPE2A est efficace sur le principe, mais souffre de manques structurels importants. En 2026, toutes les écoles n’ont pas accès à un dispositif UPE2A — dans les zones rurales et les petites villes, les élèves allophones peuvent se retrouver dans une classe ordinaire sans aucun accompagnement linguistique spécifique. Le nombre d’enseignants spécialisés est insuffisant par rapport aux besoins.
Des ressources complémentaires
Des associations complètent ce que l’éducation nationale ne peut pas toujours assurer : cours de français bénévoles après l’école, ateliers de devoirs encadrés, soutien par des tuteurs étudiants. Ces ressources sont souvent coordonnées par les associations locales de solidarité avec les Ukrainiens.
Le double curriculum : l’école ukrainienne en ligne
Un aspect spécifique de la situation des enfants ukrainiens en France est la volonté — des parents comme des enfants — de maintenir un lien avec le système éducatif ukrainien.
Les plateformes d’enseignement en ligne ukrainiennes
Plusieurs plateformes pédagogiques ukrainiennes fonctionnent à distance, permettant aux enfants de suivre des cours conformes aux programmes ukrainiens, donnés par des enseignants en Ukraine ou en diaspora. « Всеукраїнська школа онлайн » (l’École nationale en ligne ukrainienne) est la plateforme officielle du ministère de l’Éducation ukrainien, accessible gratuitement.
La charge du double curriculum
Combiner l’école française et l’école ukrainienne en ligne représente une charge considérable pour des enfants qui traversent par ailleurs une situation traumatisante. Pour certains enfants, ce double effort est un choix conscient et valorisant — ils veulent rester compétitifs pour le retour en Ukraine, maintenir leur identité culturelle, garder le contact avec leurs amis en Ukraine. Pour d’autres, c’est une source de surcharge.
Les pédagogues recommandent de laisser à l’enfant une voix dans cette décision, et d’ajuster la charge selon sa résistance émotionnelle et sa capacité de travail.
Le soutien psychologique : une priorité trop souvent négligée
L’intégration scolaire ne se résume pas à l’apprentissage de la langue. Les enfants ukrainiens portent des traumatismes liés à la guerre, à la fuite, à la séparation d’avec des membres de la famille.
Les traumatismes visibles et invisibles
Certains enfants présentent des signes évidents de détresse : cauchemars, agitation, retrait social, difficultés de concentration en classe. D’autres semblent s’adapter en surface mais portent des charges émotionnelles lourdes. Les enseignants et le personnel éducatif jouent un rôle de vigie crucial — ils sont souvent les premiers à détecter les signaux de détresse.
Les ressources à l’école
Chaque école dispose d’un psychologue scolaire (RASED en élémentaire, psy-EN en secondaire), mais les délais d’attente sont souvent longs. En 2022-2023, des formations spécifiques ont été dispensées aux équipes éducatives pour mieux comprendre les traumatismes de guerre et adapter leur posture professionnelle. Ces initiatives gagneraient à être systématisées.
Les parents peuvent aussi contacter le soutien psychologique pour réfugiés ukrainiens proposé par des associations spécialisées, qui complète le suivi scolaire.
Les groupes de parole : espaces de normalisation
Des associations organisent des groupes de parole spécifiquement pour enfants ukrainiens — animés par des psychologues ou des éducateurs spécialisés, parfois en ukrainien ou avec interprète. Ces espaces permettent aux enfants de nommer ce qu’ils vivent, de réaliser qu’ils ne sont pas seuls, et de développer des stratégies émotionnelles pour avancer.

Ressources et associations pour aider les familles
Les associations spécialisées dans l’accueil des familles ukrainiennes
De nombreuses associations en France combinent accompagnement scolaire et soutien familial global. Elles aident les parents à comprendre le système éducatif français, à communiquer avec les enseignants, à accéder aux dispositifs d’aide financière (cantine gratuite, aide aux transports, fonds sociaux).
France Ukraine Solidarité et ses membres locaux constituent souvent le premier point de contact. Des associations comme UEEF (Ukraine Europe enfants et familles) ou des antennes locales de SOS Méditerranée ont aussi développé des programmes spécifiques.
Le rôle des parents dans l’intégration scolaire
Les recherches en éducation le confirment : l’implication des parents est un facteur majeur de succès scolaire. Pour les parents ukrainiens, cette implication est souvent compliquée par la barrière linguistique et la méconnaissance du fonctionnement de l’école française.
Des initiatives simples aident : traduire le règlement scolaire et les communications importantes, organiser des rencontres parent-enseignant avec interprète, proposer des ateliers de découverte du système éducatif français aux parents. Quand les parents comprennent le système, ils peuvent mieux accompagner leurs enfants.
Perspectives : entre intégration et désir de retour
La scolarisation des enfants ukrainiens en France est aussi traversée par une tension profonde : faut-il investir pleinement dans l’intégration en France, sachant qu’un retour en Ukraine est peut-être possible dans un avenir indéterminé ?
Une question sans réponse simple
Les psychologues et pédagogues recommandent de ne pas mettre les enfants face à ce choix — c’est une charge trop lourde pour un enfant. L’approche recommandée est de favoriser l’intégration pleine dans la vie scolaire française tout en maintenant le lien avec la culture et la langue ukrainiennes, sans traiter ces deux engagements comme contradictoires.
Les « enfants du retour »
Des recherches menées sur des cohortes de réfugiés en Europe montrent que les enfants qui ont bénéficié d’une intégration scolaire solide dans le pays d’accueil — bonne maîtrise de la langue locale, liens d’amitié, réussite scolaire — s’en sortent mieux à leur retour dans leur pays d’origine que ceux qui ont été maintenus dans un entre-deux constant. L’intégration scolaire n’hypothèque pas le retour : elle prépare des individus résilients, quoi qu’il arrive.
Les enfants ukrainiens scolarisés en France sont, pour beaucoup, en train de construire deux identités à la fois : des enfants qui apprennent à aimer la France et à y réussir, sans jamais oublier d’où ils viennent. L’école française a la responsabilité de les accueillir vraiment — avec leurs compétences, leurs traumatismes, leur langue et leur histoire. Et chacun d’entre nous peut contribuer à rendre cet accueil plus doux et plus juste.