Dans cet entretien exclusif, Camille Dubreuil, journaliste pour notre réseau, s’entretient avec Sophie Lemaire, enseignante expérimentée à Lyon et référente pour l’accueil des élèves allophones. Sophie partage avec nous son expérience sur la scolarisation des enfants ukrainiens dans les écoles françaises. Avec 16 ans d’expérience, elle nous offre un aperçu précieux des défis et des solutions pratiques pour intégrer ces élèves dans le système éducatif français.


Présentation du parcours professionnel

Camille Dubreuil : Bonjour Sophie, pourriez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?

Sophie Lemaire : Bonjour Camille, bien sûr. Je suis enseignante en école primaire à Lyon depuis maintenant seize ans. Je me spécialise dans l’accueil des élèves allophones, c’est-à-dire ceux dont la langue maternelle n’est pas le français. Mon rôle principal est de faciliter leur intégration en classe en développant des stratégies pédagogiques adaptées. J’ai eu l’occasion de travailler avec des élèves de différentes nationalités, ce qui m’a permis de développer une approche inclusive et bienveillante. Ce que je vois sur le terrain, c’est que chaque élève est unique et nécessite une attention particulière pour réussir. En 2020, par exemple, nous avons accueilli des élèves de quinze nationalités différentes, ce qui a enrichi notre approche pédagogique. De plus, grâce à des collaborations avec des organismes locaux et des associations d’aide à l’Ukraine en France, nous avons pu organiser des ateliers interculturels qui permettent aux enfants de partager leur culture et d’apprendre à mieux comprendre celle des autres.


Premier contact avec des élèves ukrainiens

Camille Dubreuil : Quand avez-vous eu votre premier contact avec des élèves ukrainiens ?

Sophie Lemaire : J’ai accueilli mes premiers élèves ukrainiens au début de l’année scolaire 2022. À cette époque, la situation en Ukraine était très médiatisée, et nous avons vu une augmentation du nombre d’enfants ukrainiens arrivant en France. Concrètement, dans mon école, nous avons reçu une dizaine d’élèves ukrainiens en seulement quelques mois. Cela a nécessité une adaptation rapide de notre part pour les intégrer au mieux dans nos classes. Par exemple, nous avons organisé des séances d’accueil spécifiques et mis en place des binômes avec des élèves francophones pour faciliter leur acclimatation. Il est important de noter que la diaspora ukrainienne en France nous a également apporté un soutien précieux en nous aidant à comprendre les besoins culturels de ces élèves. En parallèle, nous avons mis en place des programmes d’échange culturel où les élèves peuvent partager leur patrimoine et leurs traditions, ce qui crée un environnement d’apprentissage riche et diversifié.


Défis linguistiques en classe

Camille Dubreuil : Quels sont les principaux défis linguistiques que vous rencontrez en classe ?

Sophie Lemaire : Le principal défi est, bien entendu, la barrière de la langue. Les enfants ukrainiens arrivent souvent avec peu ou pas de connaissances en français, ce qui peut rendre l’apprentissage difficile. Par exemple, même les consignes simples deviennent un obstacle. Pour pallier cela, nous avons recours à des supports visuels et à des outils numériques qui facilitent la compréhension. Environ 60 % des élèves ukrainiens que j’ai accueillis progressent rapidement, mais il est essentiel de maintenir un soutien constant pour éviter les décrochages. Nous avons aussi constaté que les enfants qui participent à des activités extrascolaires avec des enfants francophones améliorent leur français plus rapidement. Par exemple, participer à des clubs de sport ou à des ateliers artistiques leur permet non seulement d’améliorer leur maîtrise du français, mais aussi de tisser des liens sociaux solides. Ces interactions permettent également de découvrir l’Ukraine de manière ludique et enrichissante, en favorisant l’intégration culturelle.


Stratégies pédagogiques d’accueil

Camille Dubreuil : Quelles stratégies pédagogiques avez-vous mises en place pour les accueillir ?

Sophie Lemaire : Nous avons développé plusieurs stratégies pour les aider à s’intégrer. Tout d’abord, nous utilisons des ateliers de langue intensifs où l’accent est mis sur l’apprentissage du français à travers des jeux et des activités interactives. De plus, nous avons instauré un système de tutorat où les élèves ukrainiens sont accompagnés par des élèves francophones volontaires. Concrètement, cela crée un environnement d’apprentissage collaboratif et amical. Nous avons également mis en place des sessions hebdomadaires avec une psychologue pour soutenir les élèves sur le plan émotionnel. Par ailleurs, nous collaborons avec des associations comme celles mentionnées dans notre guide complet pour aider l’Ukraine, qui fournissent du matériel pédagogique adapté. Une autre initiative a été l’organisation de journées de découverte culinaire, où les élèves apportent des plats traditionnels de leur pays, favorisant ainsi les échanges culturels et le partage.


Rôle des parents et de la communauté

Camille Dubreuil : Quel rôle jouent les parents et la communauté dans cette intégration ?

Sophie Lemaire : Les parents et la communauté jouent un rôle crucial. Par exemple, nous organisons régulièrement des réunions avec les familles pour discuter des progrès et des défis des enfants. Cela permet de créer un lien de confiance et de favoriser une communication ouverte. Les associations locales, telles que celles dédiées à l’aide à l’Ukraine en France, sont également très impliquées et offrent des ressources précieuses. La communauté ukrainienne locale a été particulièrement active, en organisant des événements culturels qui aident les enfants à se sentir plus chez eux. En 2023, une fête culturelle a réuni plus de 200 personnes, renforçant les liens entre les familles ukrainiennes et françaises. De plus, les parents participent activement à des ateliers de sensibilisation organisés par l’école, ce qui permet de créer un environnement d’apprentissage inclusif et respectueux. Ces efforts collectifs sont essentiels pour faciliter l’adaptation des élèves et promouvoir une meilleure compréhension interculturelle.


Traumatisme et soutien socio-émotionnel

Camille Dubreuil : Comment abordez-vous le traumatisme et le soutien socio-émotionnel en milieu scolaire ?

Sophie Lemaire : Le traumatisme est un aspect important à considérer. Beaucoup d’enfants ukrainiens ont vécu des expériences difficiles avant d’arriver en France. Nous avons un programme de soutien socio-émotionnel en place, qui inclut des séances régulières avec une psychologue scolaire. Par exemple, les enfants participent à des ateliers d’expression artistique qui leur permettent de s’exprimer autrement que par les mots. Nous avons constaté que cela aide à réduire l’anxiété et à améliorer leur bien-être général. Environ 70 % des élèves ont montré une amélioration significative de leur humeur et de leur comportement en classe après six mois de participation à ces ateliers. Il est également crucial de sensibiliser l’ensemble du personnel éducatif à ces problématiques, afin de garantir une prise en charge adéquate des besoins émotionnels des enfants. En outre, des formations spécifiques pour les enseignants sont organisées pour mieux comprendre et répondre aux besoins des élèves, contribuant ainsi à un environnement scolaire plus sécurisant et accueillant.


Collaboration entre écoles et associations

Camille Dubreuil : Y a-t-il une collaboration entre les écoles et les associations pour soutenir ces élèves ?

Sophie Lemaire : Absolument, la collaboration est essentielle. Nous travaillons étroitement avec plusieurs associations locales et nationales. Par exemple, certaines associations fournissent des cours de français supplémentaires après l’école, tandis que d’autres offrent un soutien psychologique. Cette synergie permet de proposer un accompagnement global aux élèves et à leurs familles. Nous avons également développé des partenariats avec des organisations qui se concentrent sur la reconstruction de l’Ukraine, afin de sensibiliser les élèves aux enjeux actuels de leur pays d’origine. En 2023, nous avons organisé une exposition sur la reconstruction, qui a attiré de nombreux visiteurs. Ces initiatives permettent non seulement d’informer les élèves sur la situation de leur pays, mais aussi de les encourager à s’impliquer activement dans des projets de solidarité. Comprendre le contexte historique de l’Ukraine est essentiel pour les élèves afin de mieux appréhender leur identité et leur rôle dans la société.


Questions rapides — vrai ou faux

Camille Dubreuil : Voici quelques questions rapides — vrai ou faux.

  1. Les programmes scolaires sont adaptés pour les élèves ukrainiens ?
    Faux, les programmes ne sont pas spécifiquement adaptés, mais des aménagements sont faits pour les aider. Par exemple, des cours de soutien en français sont souvent mis en place pour faciliter leur apprentissage.

  2. Les élèves ukrainiens apprennent le français en moins de six mois ?
    Vrai, pour certains, mais cela dépend de nombreux facteurs individuels, comme l’âge, le niveau d’exposition au français et le soutien familial.

  3. Les enseignants reçoivent une formation spécifique pour accueillir ces élèves ?
    Vrai, bien que la formation soit souvent générale et nécessite des ajustements sur le terrain. Des modules spécifiques sur la diversité culturelle sont également proposés.

  4. La communauté ukrainienne en France est très active dans les écoles ?
    Vrai, leur implication est cruciale et très bénéfique. Ils organisent des activités culturelles et des échanges linguistiques.

  5. Les enfants ukrainiens n’ont pas besoin de soutien psychologique ?
    Faux, beaucoup d’entre eux bénéficient grandement de ce soutien. Des séances de groupes de parole sont souvent organisées pour les aider à exprimer leurs émotions.


Conseils finaux pour les enseignants

Camille Dubreuil : Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux enseignants qui accueillent des élèves ukrainiens ?

Sophie Lemaire :

  1. Soyez patients et compréhensifs. Chaque élève avance à son propre rythme et il est important de respecter cela. L’empathie et l’écoute sont essentielles dans ce processus.

  2. Impliquez les familles dans le processus éducatif. Une communication régulière avec les parents est essentielle pour le succès des enfants — un enjeu que partagent aussi les familles franco-russophones confrontées à l’adoption internationale, où l’accompagnement scolaire est tout aussi déterminant. Cela peut se faire à travers des réunions régulières et des échanges de courriels.

  3. Utilisez des ressources locales. Les associations d’aide à l’Ukraine et les communautés locales offrent souvent un soutien précieux et des ressources additionnelles. Ne sous-estimez pas la richesse de leur contribution.

En conclusion, il est essentiel de comprendre le contexte dans lequel évoluent ces élèves, comme expliqué sur Ukraine Zoom, et de découvrir comment l’Ukraine se prépare pour l’avenir sur Ukraine Trips. Cette compréhension et cette anticipation sont clés pour offrir un soutien adéquat aux enfants ukrainiens.