Lyon, un mardi matin de mai 2026. Dans les locaux de l’association Solidarité Ukraine France, installée depuis 2022 dans un ancien entrepôt réaménagé du quartier de la Guillotière, l’activité est dense. Des bénévoles préparent des cours de français, d’autres orientent des familles vers les services administratifs, et au fond de la salle, un espace d’accueil psychologique reçoit en silence une femme arrivée d’Ukraine trois semaines auparavant.

Isabelle Marchand est coordinatrice de cette association depuis ses débuts. Ancienne travailleuse sociale formée à Lyon et à Bruxelles, elle a consacré douze ans de sa vie professionnelle à l’accueil de populations réfugiées — d’abord des Syriens, puis des Afghans, et depuis 2022, principalement des Ukrainiens. Notre rédactrice Claire Vasseur l’a rencontrée pour un entretien sans tabous sur la réalité du terrain.

Isabelle Marchand, coordinatrice Solidarité Ukraine France

Isabelle Marchand

Coordinatrice — Association Solidarité Ukraine France (Lyon) · 12 ans d'expérience dans l'accueil de réfugiés

La vague de 2022 : une mobilisation collective sans précédent

Claire Vasseur : Isabelle, comment votre association a-t-elle géré l'afflux massif de réfugiés ukrainiens en 2022 ? Étiez-vous préparés ?
Isabelle Marchand : Non, personne n'était vraiment préparé à cette ampleur. En dix jours, nous sommes passés de 8 bénévoles réguliers à plus de 200 personnes qui voulaient aider. Le défi, paradoxalement, n'était pas le manque de ressources humaines, mais leur coordination. Nous avons dû créer des procédures d'accueil, des formations rapides, et surtout maintenir une qualité de service alors que le flux ne s'arrêtait pas. La particularité des réfugiés ukrainiens, par rapport à d'autres populations que j'avais accompagnées, était leur niveau d'éducation souvent élevé et leur capacité à prendre en main leur situation très rapidement. Beaucoup ont commencé à nous aider à aider les autres en quelques semaines.
Quatre ans après, comment les besoins ont-ils évolué ? Est-ce que la crise ukrainienne occupe encore les esprits ?
Les besoins ont radicalement changé. En 2022, c'était l'urgence : hébergement, nourriture, vêtements. En 2026, la grande majorité des familles qui sont restées ont un toit, au moins un emploi. Les défis sont maintenant plus subtils et souvent plus difficiles à résoudre. La langue, d'abord : même après quatre ans, certaines personnes âgées ou peu scolarisées peinent à apprendre le français. L'emploi qualifié ensuite : une médecin ukrainienne qui ne peut pas exercer en France parce que son diplôme n'est pas reconnu, c'est une double perte — pour elle et pour le système de santé. Et surtout, la santé mentale. Des traumatismes profonds qui ne se manifestent parfois qu'après plusieurs années de relative stabilité. Quant à l'attention médiatique... elle a clairement baissé. Ce qui rend le financement plus difficile.
Justement, comment se financent vos actions aujourd'hui ?
Nous avons trois sources. Les subventions publiques d'abord — préfecture, Région Auvergne-Rhône-Alpes, ville de Lyon — qui couvrent environ 40 % de notre budget. Les dons de particuliers et d'entreprises ensuite, en baisse depuis 2024 mais toujours significatifs grâce à notre communauté de donateurs fidèles. Et les financements européens via le FAMI (Fonds pour l'Asile, la Migration et l'Intégration), qui nécessitent des dossiers très complexes mais peuvent financer des projets entiers. Ce que je regrette, c'est l'instabilité. On finance des postes à l'année avec des subventions qu'on ne confirme que six mois à l'avance. C'est épuisant pour les équipes.

Profils et parcours : qui sont les réfugiés ukrainiens aujourd’hui ?

Quels profils de réfugiés ukrainiens rencontrez-vous le plus souvent ?
Au début, c'était principalement des femmes avec enfants — les maris étant souvent restés pour combattre ou pour des raisons professionnelles. Cette tendance s'est maintenue. Nous voyons beaucoup de femmes seules de 30 à 50 ans, parfois avec deux ou trois enfants, qui ont dû gérer seules toutes les démarches d'installation dans un pays inconnu. Ce sont des femmes incroyablement résilientes, mais aussi très fragilisées. Nous voyons aussi de plus en plus de personnes âgées, arrivées dans un second temps pour rejoindre leurs enfants, et qui font face à des défis supplémentaires : barrière linguistique totale, difficultés de mobilité, dépendance familiale. Enfin, depuis 2024, des hommes arrivent aussi — rapatriements sanitaires, exemptions médicales, ou personnes qui ont quitté l'Ukraine par d'autres pays.
Comment votre association interagit-elle avec la diaspora ukrainienne déjà présente en France avant 2022 ?
C'est une relation clé et souvent méconnue. La diaspora ancienne — des Ukrainiens arrivés dans les années 1990-2000, bien intégrés, souvent bilingues — a joué un rôle de pont absolument essentiel. Ils ont traduit, hébergé des compatriotes chez eux, accompagné dans les démarches. Mais il y a aussi des tensions, parfois. Les profils sont très différents : la diaspora ancienne est souvent de classe moyenne, parfois sceptique vis-à-vis de certaines attitudes des nouveaux arrivants. Ce n'est pas une communauté monolithique. Notre rôle est de créer des espaces de rencontre et d'échange. La communauté ukrainienne en France est riche de cette diversité, comme le montre par exemple le travail de weareukraine.fr qui documente la culture et la diaspora ukrainienne en France.
Comment abordez-vous la question de l'emploi, en particulier pour les personnes diplômées dont les qualifications ne sont pas reconnues en France ?
C'est l'un des sujets qui me révolte le plus, honnêtement. Nous avons accompagné des médecins, des ingénieurs, des enseignants qui se retrouvaient à faire des ménages ou à travailler en cuisine — non par choix, mais parce que leurs diplômes ne sont pas reconnus et que les procédures de validation durent des années. La médecine est particulièrement bloquante : les diplômes ukrainiens ne sont pas automatiquement reconnus en France, et les procédures d'équivalence impliquent des examens, des stages, et parfois des refus. Nous travaillons en partenariat avec l'Université de Lyon pour des programmes de mise à niveau et de validation des acquis. C'est une démarche longue mais qui donne de bons résultats pour les personnes qui tiennent le coup. Pour les emplois de niveau technicien ou administratif, la reconnaissance est plus rapide. Nous avons développé une « bourse de compétences » qui permet à des entreprises lyonnaises de rencontrer directement des candidats ukrainiens. Sur les 80 personnes inscrites l'an dernier, 62 ont trouvé un poste correspondant à leur niveau de qualification. C'est encourageant, mais on pourrait faire tellement mieux si les procédures administratives étaient simplifiées.
Bénévoles de l'association Solidarité Ukraine France en action à Lyon

Identité ukrainienne : une force d’intégration

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans cette expérience avec les réfugiés ukrainiens ?
La rapidité d'adaptation. Et leur fierté nationale, que j'ai appris à comprendre et à respecter. Les Ukrainiens ont une identité culturelle très forte, très définie — leur langue, leur littérature, leurs traditions, leur cuisine. Beaucoup ont ressenti comme une blessure le fait de devoir quitter leur pays. Cette fierté est une force, pas un obstacle à l'intégration. Au contraire, les personnes qui maintiennent des liens forts avec leur culture d'origine s'intègrent souvent mieux à long terme. J'ai aussi été surprise par la solidarité entre Ukrainiens eux-mêmes. L'entraide spontanée, le partage d'informations, l'organisation communautaire — c'est quelque chose que j'observe moins dans d'autres populations réfugiées.

Santé mentale et soutien psychologique : la priorité de 2026

Comment gérez-vous les questions de santé mentale au sein de votre association ?
C'est devenu notre priorité numéro un depuis 2024. Au début, nous orientions vers des psychiatres ou psychologues extérieurs — mais les délais d'attente étaient trop longs, et la barrière linguistique bloquait tout. Nous avons donc créé un espace d'écoute intégré à nos locaux, avec des psychologues ukrainophones qui viennent deux fois par semaine. Ce n'est pas de la thérapie formelle — c'est de l'accueil, de l'écoute, parfois de la simple présence. Mais ça change tout pour des personnes qui ne savent pas vers qui se tourner. Les cas les plus complexes — stress post-traumatique sévère, épisodes dissociatifs, troubles anxieux majeurs — sont orientés vers des structures spécialisées. Mais le fait d'avoir ce premier niveau de soutien dans un espace familier et ukrainophone fait vraiment baisser la résistance à demander de l'aide. Pour un aperçu des ressources disponibles, notre page [soutien psychologique pour réfugiés ukrainiens](/fr/soutien-psychologique-refugies-ukrainiens/) liste les services accessibles en France.
La situation en Ukraine influence-t-elle directement le moral et les décisions des réfugiés en France ?
De façon très directe et très visible. Chaque bombardement majeur, chaque ville qui tombe, chaque victoire ou défaite militaire se ressent dans nos locaux le lendemain. Des femmes qui avaient commencé à s'installer, à apprendre le français, à se projeter en France, peuvent soudainement tout remettre en question — soit parce qu'elles veulent rentrer aider leur famille, soit parce qu'elles plongent dans un état dépressif qui paralyse leurs projets. Les nouvelles en temps réel, les groupes WhatsApp, les réseaux sociaux — c'est à la fois une ressource et un fardeau. On est constamment dans deux espaces-temps. Physiquement en France, émotionnellement en Ukraine. Notre rôle, parfois, est juste d'aider les gens à « être là » — présents, dans le moment, capables de fonctionner ici même s'ils ont le cœur là-bas.

La question du retour et l’engagement citoyen durable

Que pensez-vous de la question du retour en Ukraine ? Est-ce que vous en parlez avec les réfugiés ?
Oui, c'est un sujet que nous abordons régulièrement, avec beaucoup de respect. La question du retour est extrêmement complexe et très intime. Pour certains, c'est un projet concret et espéré — un retour dès que la situation le permettra. Pour d'autres, en particulier les familles qui ont scolarisé leurs enfants, trouvé un emploi, recréé un réseau social, le retour devient de moins en moins évident. Et il y a ceux qui ne peuvent pas rentrer — parce que leur ville est détruite, parce qu'ils ont des proches disparus, parce que rentrer serait trop douloureux. Nous essayons de ne jamais orienter, jamais influencer cette décision. Notre rôle est d'accompagner les personnes dans le chemin qu'elles choisissent — rester, rentrer, ou rester dans l'entre-deux. Ce que je sais, c'est que la question du retour restera ouverte pendant encore longtemps, bien au-delà de la fin du conflit.
Un message pour les particuliers qui veulent aider mais ne savent pas comment ?
D'abord, un don financier à une association locale est presque toujours plus utile qu'un don en nature non sollicité. Notre guide des [associations d'aide à l'Ukraine en France](/fr/associations-aide-ukraine-france/) présente les organisations les plus actives et comment les contacter. Ensuite, le bénévolat de compétences est sous-exploité : si vous êtes médecin, juriste, comptable, professeur, psychologue — vos compétences professionnelles ont une valeur immense dans les associations. Enfin, l'accueil chez soi — quelques semaines ou quelques mois pour une personne ou une famille — peut littéralement changer une vie. La plateforme Refugees Welcome facilite cette mise en relation. Ce n'est pas anodin, ça demande de l'énergie et une préparation, mais ça reste l'une des formes d'aide les plus transformatrices que j'aie vues.

Questions rapides — idées reçues sur l'aide aux réfugiés

FAUX Les réfugiés ukrainiens bénéficient d'aides exceptionnelles que n'ont pas les Français pauvres.
VRAI Le bénévolat régulier (même 2h/semaine) a un impact plus durable que le don ponctuel d'urgence.
FAUX Les associations humanitaires gardent la majorité des dons pour leurs frais de fonctionnement.
VRAI Beaucoup de réfugiées ukrainiennes sont diplômées et ont une expérience professionnelle significative.
FAUX Les réfugiés ukrainiens ne veulent pas apprendre le français car ils espèrent rentrer rapidement.
VRAI L'insertion professionnelle est le levier d'autonomie le plus efficace pour les réfugiés.

Conclusion — les 3 choses à retenir

  1. Les besoins ont évolué : en 2026, la priorité n'est plus l'urgence alimentaire mais l'intégration durable — langue, emploi qualifié, santé mentale. Les associations ont besoin de financement stable, pas seulement de dons ponctuels.
  2. Le bénévolat de compétences est sous-exploité : médecins, juristes, comptables, professeurs — vos expertises professionnelles valent autant qu'un chèque dans une association locale. Proposez vos compétences.
  3. La diaspora ukrainienne est un acteur clé : les Ukrainiens présents en France depuis des années sont le pont entre les nouvelles arrivantes et la société française. Soutenir leurs associations, c'est démultiplier l'impact de l'aide.

Pour en savoir plus sur les associations qui soutiennent les réfugiés ukrainiens en France, consultez notre guide des associations d’aide à l’Ukraine. Et découvrez aussi comment trouver un logement pour réfugiés ukrainiens en France.