Lyon, un jeudi de mars 2026. Quatre ans jour pour jour après que la ville de Zaporizhzhia a subi ses premiers bombardements intenses. Dans un café du quartier de la Croix-Rousse, Olena Petrenko arrive avec quelques minutes d’avance. Calme, bien habillée, les cheveux relevés. À la façon dont elle commande son café en français — fluide, presque sans accent — on ne devinerait pas qu’elle n’a appris cette langue qu’ici, dans l’urgence des premiers mois.

Enseignante de littérature ukrainienne à Zaporizhzhia, Olena a quitté sa ville le 15 mars 2022 avec sa fille Daryna, 7 ans à l’époque. Son mari, Mykhaïlo, professeur de mathématiques à l’université, est resté. Il est toujours là-bas. Notre rédactrice Claire Vasseur l’a rencontrée pour un entretien sur sa vie, ses choix, et ce que signifie construire un ici quand le cœur est encore là-bas.

Olena Petrenko, enseignante ukrainienne réfugiée à Lyon depuis 2022

Olena Petrenko

Enseignante de littérature · Zaporizhzhia, Ukraine · À Lyon depuis mars 2022

La fuite de Zaporizhzhia : quitter l’Ukraine sous les bombes

Claire Vasseur : Olena, comment avez-vous pris la décision de partir ? C'est quelque chose qu'on décide vraiment, ou est-ce que ça s'impose ?
Olena Petrenko : On ne décide pas vraiment. Ça s'impose, et ensuite on rationalise. Le 24 février, au matin, j'ai entendu les premières explosions au loin. Zaporizhzhia n'est pas une ville à la frontière — c'est une grande ville industrielle dans le centre-est du pays. Entendre ces sons là-bas... c'était impensable. Pendant les deux premières semaines, on a espéré que ça s'arrêterait. Mykhaïlo et moi en parlions chaque soir. Lui pensait que ça allait se calmer. Moi, j'avais peur pour Daryna. Le moment de décision concret, c'est quand un immeuble à 500 mètres de chez nous a été touché. Pas de victimes dans notre rue, mais j'ai vu les vitres vibrer. Ce soir-là, j'ai fait un sac. Pour moi et pour ma fille. Mykhaïlo m'a encouragée à partir. Il aurait voulu venir — mais les hommes de son âge ne pouvaient pas. Alors j'ai décidé pour nous deux que sa fille partirait en sécurité. C'est la décision la plus difficile que j'aie jamais prise.
Quel a été votre parcours jusqu'en France ? Vous aviez des contacts ici ?
Aucun. Je ne connaissais personne en France. J'avais de vagues notions de français apprises à l'université — j'avais étudié la littérature française comparée, justement. On est partis en bus jusqu'à Lviv, puis en train jusqu'à Varsovie. À Varsovie, j'ai contacté via Telegram un groupe de réfugiés ukrainiens qui cherchaient des familles d'accueil en Europe. Une famille à Lyon — Jean-Pierre et Michèle — ont proposé une chambre chez eux pour une femme avec enfant. On ne se connaissait pas du tout. Daryna et moi sommes montées dans un bus pour Lyon. Je me souviens de ce moment où on traversait la frontière franco-suisse. Daryna dormait sur mon épaule. Et moi je regardais les montagnes par la fenêtre en me demandant si j'avais fait le bon choix. Cette question-là, je me la pose encore parfois.
Comment s'est passé votre accueil à Lyon ? Est-ce que vous vous êtes sentie soutenue ?
Jean-Pierre et Michèle ont été extraordinaires. Ils avaient préparé une chambre avec des dessins d'enfants au mur — pour Daryna. Ce geste m'a bouleversée. On a vécu deux mois chez eux. Pendant ce temps, j'ai commencé à chercher une association, un cours de français, un travail. L'association France Terre d'Asile m'a orientée vers un logement social via le dispositif réfugiés de la ville de Lyon — ce type de parcours est décrit dans notre guide du [logement pour réfugiés ukrainiens en France](/fr/blog/logement-refugies-ukrainiens-france-2026/). Au bout de trois mois, on avait notre propre appartement. Petit, dans un quartier populaire, mais à nous. Ce moment — la première nuit dans notre propre appartement — je ne l'oublierai jamais. J'ai pleuré pendant une heure. De soulagement, pas de tristesse. Ce qui m'a frappée, c'est la gentillesse des Lyonnais. Pas tous — il y a eu des regards, des situations inconfortables. Mais dans l'ensemble, j'ai trouvé une bienveillance que je n'aurais pas forcément espérée dans un pays que je ne connaissais pas.

L’accueil en France : une nouvelle vie qui commence

Votre fille Daryna avait 7 ans à son arrivée. Comment a-t-elle vécu cette période ?
Daryna a été ma boussole, d'une certaine façon. Les enfants de cet âge-là ont une capacité d'adaptation qui laisse les adultes sans voix. En septembre 2022, elle est entrée en CP à Lyon. Elle ne parlait pas un mot de français. En décembre, elle lisait des petites phrases. En février, elle avait sa meilleure amie — Camille, la fille de nos voisins. Aujourd'hui, Daryna a 11 ans. Elle parle français avec un accent parisien plutôt que lyonnais, ce qui amuse ses camarades. Elle aime la bande dessinée, les maths, et la pâtisserie. Elle parle ukrainien avec moi à la maison, mais ça se perd un peu — c'est quelque chose qui me préoccupe. Je veux qu'elle garde cette langue, cette identité. Mais l'intégration fait son travail : elle devient française autant qu'ukrainienne. C'est merveilleux et un peu triste en même temps.
Votre métier d'enseignante vous a-t-il aidée à vous intégrer professionnellement ?
Oui et non. Mon diplôme d'enseignante de l'université de Zaporizhzhia n'est pas directement reconnu en France pour enseigner dans l'Éducation nationale — le processus de reconnaissance prend plusieurs années. Mais ma formation littéraire, mon expérience pédagogique, et mon français qui progressait m'ont permis de trouver d'autres voies. Pendant un an, j'ai fait des cours particuliers de langue ukrainienne à des familles françaises qui, après le début de la guerre, voulaient apprendre quelques mots. Ce n'était pas prévisible, mais ça m'a donné un revenu et une reconnaissance. Depuis 2024, je travaille comme assistante d'éducation dans un collège et je donne des cours de langue ukrainienne dans une association culturelle. Mon niveau de français — maintenant B2 presque C1 — m'a ouvert des portes que les Ukrainiennes qui ne parlent pas encore la langue ne peuvent pas franchir. C'est pour ça que j'insiste toujours : apprendre le français est la priorité absolue des premières semaines.

La séparation familiale : tenir ensemble à distance

Comment vivez-vous la séparation d'avec votre mari depuis quatre ans ?
C'est la partie de ma vie dont je parle le moins parce que c'est la plus douloureuse. Mykhaïlo et moi nous appelons tous les soirs. Depuis deux ans, il utilise Signal avec un VPN parce que les réseaux locaux sont parfois coupés ou surveillés. On a du mal à parler normalement des petits riens du quotidien parce que nos quotidiens sont tellement différents. Lui vit sous alerte aérienne, avec des coupures de courant, l'angoisse des nouvelles du front. Moi je vis dans un appartement lyonnais, je prends le tram pour aller au collège, Daryna fait ses devoirs. Il y a une culpabilité, parfois, d'être en sécurité. Je ne me l'autorise pas trop, parce que c'est moi qui ai fait ce choix. Mais elle est là. Mykhaïlo dit qu'il est soulagé de nous savoir ici. Je le crois. Mais je sais aussi ce que ça lui coûte. Une relation à distance pendant quatre ans — c'est long. Très long. On essaie de préserver quelque chose d'intime, de vivant. Ça demande des efforts que peu de couples ont à faire.
Réfugiés ukrainiens en France partageant leur expérience d'intégration
Comment vivez-vous l'actualité ukrainienne au quotidien ?
Avec une ambivalence totale. Je lis les nouvelles chaque matin — je dois savoir. Mais chaque bombardement que je lis me met dans un état que je mets des heures à surmonter. Zaporizhzhia a subi de nombreuses frappes depuis mon départ. Ma ville natale est marquée, blessée. Des rues que je connais par cœur ont changé de visage. Il y a quelques mois, j'ai voulu regarder des photos récentes sur Google Maps. Je n'ai pas réussi à regarder jusqu'au bout. C'est comme regarder une photo de quelqu'un qu'on aime après un accident. On sait, mais on ne veut pas voir. Avec les années, j'ai appris à mettre des limites — à ne pas regarder les images de destruction, à m'autoriser des journées où je ne lis pas les nouvelles. Ce n'est pas de l'indifférence : c'est de la survie psychologique. Ma psy — une Française qui a appris quelques mots d'ukrainien pour moi, ce qui me touche énormément — m'a expliqué que c'est nécessaire pour fonctionner ici.

L’Ukraine dans le cœur : actualité, reconstruction et mémoire

L'Ukraine sera à reconstruire. Comment envisagez-vous votre rôle dans cette reconstruction, depuis la France ?
C'est une question que je me pose souvent. Je ne suis pas ingénieure ou architecte — je ne reconstruis pas des bâtiments. Mais la reconstruction de l'Ukraine, c'est aussi la reconstruction de sa culture, de son identité, de sa mémoire collective. Mon cours d'ukrainien ici à Lyon, c'est une forme de reconstruction. Chaque enfant ukrainien qui garde sa langue, chaque adulte qui transmet les traditions, les chansons, les histoires — c'est une brique dans quelque chose d'invisible mais d'essentiel. Je pense aussi au jour où on pourra retourner. Pas maintenant — la situation ne le permet pas. Mais demain. J'ai envie de revoir Zaporizhzhia, de comprendre ce qu'elle est devenue, de contribuer à ce qu'elle redevient. Un site comme ukrainetrips.com documente déjà des façons de reconstruire l'Ukraine et de la redécouvrir demain — je trouve ça important, que des gens pensent déjà à ce retour possible, à ce futur à construire.

Avenir et identité : entre deux pays, deux vies

Rester en France ou rentrer en Ukraine — comment envisagez-vous votre avenir ?
Je me suis donné un principe : je ne décide rien pour au moins deux ans après la fin du conflit actif. Parce que les décisions prises dans l'urgence ou dans l'émotion ne sont pas toujours les meilleures. Ce que je sais : Daryna a sa vie ici, ses amies, son école, sa ville. Briser ça serait difficile. Mais Daryna a aussi des grands-parents, une maison, une culture, une identité ukrainienne qui lui appartiennent. Et moi j'ai un mari qui attend. La réponse honnête, c'est que je ne sais pas. Je construis ici parce que c'est ce que je peux faire maintenant. Mais je garde l'Ukraine vivante en moi, dans ma maison, dans la langue que je parle avec Daryna. Je ne veux pas choisir entre les deux — j'essaie d'être entière dans les deux.
Un message pour les Françaises et Français qui souhaitent aider les réfugiés ukrainiens ?
Ouvrez votre porte. Pas nécessairement physiquement — même si certains le peuvent, et c'est précieux. Mais ouvrez votre regard, votre curiosité, votre empathie. La femme ukrainienne derrière vous dans la file du supermarché qui hésite avec sa carte de paiement — elle n'est pas stupide, elle navigue dans un système qu'elle apprend en marchant. Le geste simple de l'aider, ou juste de ne pas soupirer, compte. Et si vous voulez aller plus loin : donnez de l'argent aux associations locales qui font le travail de terrain — notre guide [comment aider l'Ukraine](/fr/comment-aider-ukraine/) présente les meilleures façons de contribuer. Devenez bénévole pour des cours de français ou d'accompagnement administratif. Proposez votre réseau professionnel à quelqu'un qui cherche du travail. Ces gestes concrets changent des vies — pas en abstrait, mais vraiment, dans le quotidien de vraies personnes.

Questions rapides — idées reçues sur les réfugiés ukrainiens en France

FAUX Les réfugiés ukrainiens veulent rester en France pour toujours et ne pensent pas à rentrer.
VRAI Apprendre le français est le facteur d'intégration le plus déterminant, devant le logement ou l'emploi.
FAUX Les réfugiés ukrainiens bénéficient d'aides sans travailler ni s'intégrer.
VRAI La séparation familiale — maris restés en Ukraine — est un facteur de souffrance psychologique majeur.
FAUX Les femmes ukrainiennes réfugiées sont peu qualifiées et peu instruites.
VRAI Les enfants ukrainiens s'intègrent souvent plus vite que leurs parents, ce qui crée parfois une inversion des rôles.

Conclusion — les 3 choses à retenir

  1. L'intégration prend du temps — et c'est normal : quatre ans après l'exil, Olena est encore en train de construire sa vie française tout en gardant sa vie ukrainienne. L'intégration n'est pas un événement, c'est un processus. Ne pas s'attendre à une assimilation rapide, et ne pas la demander non plus.
  2. La langue est la clé : la maîtrise du français a été le facteur le plus déterminant dans le parcours d'Olena — plus que le logement, plus que les aides financières. Soutenir les cours de français pour réfugiés, c'est la forme d'aide la plus efficace dans la durée.
  3. La reconstruction de l'Ukraine commence maintenant : même depuis Lyon, Olena contribue à la préservation de la culture et de la langue ukrainiennes. La reconstruction du pays ne sera pas que physique — elle sera aussi culturelle et mémorielle. Chaque Ukrainien en Europe qui maintient son identité en est un acteur.

Pour comprendre le contexte plus large des réfugiées ukrainiennes en France, lisez notre dossier sur les femmes ukrainiennes réfugiées en France. Pour les aspects logistiques du quotidien, notre guide sur le logement pour réfugiés ukrainiens reste une ressource pratique essentielle.

Consultez aussi notre page sur la diaspora ukrainienne en France pour mieux comprendre le tissu communautaire dans lequel s’insèrent les nouvelles arrivées.